BASSIN DU CONGO : À YAOUNDÉ, L’AGROÉCOLOGIE VEUT PASSER DU PLAIDOYER À L’ACTION
Comment nourrir une population en croissance tout en préservant les forêts, la biodiversité et les moyens de subsistance des communautés ? C’est l’une des principales questions au cœur de la deuxième Conférence du Bassin du Congo, ouverte mardi 25 août à Yaoundé. Pendant trois jours, gouvernements, organisations paysannes, société civile, chercheurs, communautés autochtones, femmes et jeunes confrontent leurs expériences autour de l’agroécologie, de la souveraineté alimentaire et de la justice climatique.
Organisée par l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) et ses partenaires, la rencontre se tient jusqu’au 27 août sous le thème : « Agroécologie pour l’inclusion, systèmes alimentaires durables, biodiversité et justice climatique dans le Bassin du Congo ». L’AFSA avait confirmé en amont la tenue de cette rencontre à Yaoundé et son objectif d’aboutir à une Déclaration de Yaoundé 2026 ainsi qu’à une feuille de route régionale.
La rencontre de Yaoundé s’inscrit dans la continuité du sommet organisé à Kinshasa en août 2023. À l’époque, les participants avaient mis en évidence plusieurs défis étroitement liés : déforestation, pressions foncières, développement extractif, insuffisance des financements destinés aux initiatives communautaires, la faible soutien politique à l’agroécologie et la marginalisation persistante de certaines catégories d’acteurs, notamment les peuples autochtones, les femmes et les jeunes. Neuf groupes de travail avaient été constitués à Kinshasa autour de l’entrepreneuriat agroécologique, des droits communautaires, de la recherche, de la restauration des écosystèmes, de la consommation locale et de l’engagement des jeunes.
À Yaoundé, l’objectif affiché est donc de faire le point sur les progrès accomplis depuis 2023 et surtout de renforcer la coordination régionale. L’AFSA présente cette nouvelle étape comme un passage vers des engagements plus concrets, avec une feuille de route destinée à structurer l’action collective.
Pour les promoteurs de la conférence, l’agroécologie ne doit pas être considérée uniquement comme une technique agricole. Elle est présentée comme un levier permettant de rapprocher production alimentaire, protection des écosystèmes, valorisation des savoirs locaux et développement des économies rurales.
Le coordonnateur général de l’AFSA, Million Belay, défend notamment une approche qui valorise la biodiversité, les sols, les connaissances autochtones et les économies locales. Le plaidoyer de l’organisation accorde une place importante aux petites exploitations agricoles, auxquelles sont associés semences conservées et sélectionnées par les agriculteurs, savoirs locaux et recherche scientifique.
Cette orientation est également défendue par les autorités camerounaises. À l’ouverture de la conférence, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Gabriel Mbairobe, représentant le Premier ministre, a appelé à dépasser le stade des déclarations d’intention et à accélérer les investissements dans l’agriculture durable, la recherche, l’innovation et le financement des exploitations familiales.
La question des ressources constitue l’un des principaux défis soulevés par les participants. Selon les chiffres présentés lors de l’ouverture des travaux, l’Afrique centrale aurait besoin de 2,92 milliards de dollars par an pour promouvoir une agriculture durable et résiliente et contribuer à la restauration et à la protection du Bassin du Congo. On estime notamment à 2,19 milliards de dollars les besoins liés au soutien aux pratiques résilientes et à faibles émissions, et à 670 millions de dollars ceux consacrés aux systèmes d’alerte précoce et aux filets de sécurité adaptatifs.
Plusieurs engagements financiers sont annoncés en faveur du Bassin du Congo, notamment de la Banque africaine de développement, de la BDEAC et de la Banque mondiale. Ces financements sont présentés comme des contributions à différents mécanismes et projets liés à la conservation et au développement durable de la région. Au-delà des questions agricoles, la conférence entend replacer les communautés au centre des politiques liées aux ressources naturelles et aux systèmes alimentaires.
Les travaux portent sur les droits fonciers, la restauration des écosystèmes, la justice climatique, les mécanismes de financement et les partenariats. Un atelier spécifique est consacré aux jeunes, aux femmes et aux peuples autochtones, considérés par les organisateurs comme des acteurs importants de la transformation des territoires. Cette approche rejoint la volonté affichée par l’AFSA de faire entendre davantage les acteurs communautaires dans les décisions concernant l’avenir alimentaire et environnemental du continent. L’organisation indique rassembler 48 alliances membres actives dans 50 pays africains et toucher plus de 200 millions de personnes.
Le principal résultat politique attendu de la rencontre est l’adoption de la Déclaration de Yaoundé 2026, accompagnée d’une feuille de route régionale.
Ladite déclaration devra traduire les recommandations issues des travaux en engagements concrets, en responsabilités et en mécanismes de suivi. L’enjeu est donc de mesurer la capacité des participants à dépasser les constats déjà formulés à Kinshasa et à faire émerger des engagements suffisamment précis pour orienter les politiques publiques, les financements et les initiatives communautaires.
Environ trois ans après Kinshasa, Yaoundé apparaît ainsi comme une nouvelle étape dans la construction d’une dynamique régionale autour de l’agroécologie. La véritable mesure du succès de la conférence ne résidera toutefois pas seulement dans l’adoption d’une nouvelle déclaration, mais dans sa capacité à produire des actions suivies, financées et évaluables sur le terrain.
Réaction

Mme Foé Yvette : « Semez, bêchez, fouillez… » pour préserver la diversité semencière
« Le laboureur et ses enfants, semez, bêchez, fouillez, ne laissez aucune place où la main ne passe et repasse, alors vous aurez le trésor. »
C’est par cette citation tirée de « Le Laboureur et ses enfants » de Jean de La Fontaine que Mme Foé Yvette résume le message qu’elle souhaite adresser au public à l’occasion de la rencontre du Bassin du Congo à Yaoundé. Pour la représentante du RADD, le Réseau des acteurs du développement durable, le retour à la terre et la préservation des semences paysannes constituent des leviers essentiels pour renforcer la diversité alimentaire et lutter contre la faim.
Présent sur le site de l’exposition, le RADD met en avant une importante diversité de semences et de produits agricoles locaux. L’objectif est de montrer au public la richesse du patrimoine semencier paysan et la nécessité de le préserver.

« Nous sommes venus exposer une diversité vraiment semencière », explique Mme Foé Yvette. Parmi les produits présentés figurent notamment différentes variétés d’arachide, des tomates cerises rouges et jaunes, du petit piment, du maïs, des petits pois, des échalotes, plusieurs variétés de haricots, du sésame et du pois cajan.
L’exposition présente également du millet, du djansang, du zom, de l’akpak, ainsi que d’autres produits issus de la diversité agricole et alimentaire locale.Au-delà de l’exposition, le RADD entend attirer l’attention sur la disparition progressive de certaines variétés cultivées traditionnellement par les communautés.
Mme Foé Yvette évoque notamment le cas de certaines variétés de maïs qui, selon elle, « ont disparu il y a belle lurette ». Pour le réseau, la sauvegarde des systèmes semenciers paysans représente donc un enjeu majeur pour maintenir cette diversité et permettre aux communautés de conserver leurs propres ressources agricoles.
Cette diversité semencière constitue aussi, selon l’organisation, un élément important de la souveraineté alimentaire. La conservation des semences permet aux producteurs de disposer d’un éventail plus large de cultures et de contribuer à la transmission des savoir-faire agricoles d’une génération à l’autre.
Le message adressé aux populations est sans détour : revenir aux habitudes alimentaires locales et valoriser davantage les produits issus des terroirs. « Le message est simple : nous voulons que la population revienne aux meilleures habitudes alimentaires. Vraiment, mangez ce que nous cultivons », lance Mme Foé Yvette.
Pour la représentante du RADD, cette démarche doit contribuer à faire reculer la faim et à renforcer la sécurité alimentaire. Elle appelle ainsi les populations à renouer avec la terre et avec les ressources agricoles héritées des générations précédentes. « Que sur nos tables, qu’il y ait toujours à manger parce que nos terres, nos forêts sont là pour nous », souligne-t-elle.
Un plaidoyer qui rejoint l’esprit de la rencontre du Bassin du Congo : promouvoir des systèmes alimentaires plus durables, valoriser les ressources locales et faire de la diversité agricole un atout pour l’avenir des communautés.
Denise EBELLE






































































































































