Destruction d’un marché solidaire à Nsam : violences, pertes économiques et crise de gouvernance locale
Destruction d’un marché solidaire à Nsam : violences, pertes économiques et crise de gouvernance locale
Aux premières heures du mercredi 17 décembre 2025, les installations de la foire organisée par l’Association des Bayam Sallam du Cameroun, au quartier Nsam dans l’arrondissement de Yaoundé III, ont été détruites par la police municipale. Cette opération musclée a plongé des centaines de commerçantes dans la détresse et ravivé de profondes interrogations sur la gestion des marchés publics et la protection des acteurs de l’économie populaire.
Deux témoignages majeurs, celui de la présidente de l’association et celui d’une commerçante, révèlent l’ampleur des dégâts humains, économiques et sociaux.
Marie Mbala Biloa : « En une nuit, ils ont détruit un projet construit pendant sept ans »

Présidente de l’Association des Bayam Sallam du Cameroun, Marie Mbala Biloa revient sur un projet initié depuis 2018, visant la construction d’un marché écologique moderne avec crèche, entrepôts et système de tri des déchets, grâce à l’appui de la Banque Africaine de Développement (BAD) et de plusieurs ministères sectoriels.
Dans l’attente du démarrage officiel du marché prévu en 2026, l’association organisait chaque année une foire solidaire, destinée à permettre aux populations vulnérables d’accéder à des produits de première nécessité à moindre coût.
La 12ᵉ édition, qualifiée d’exceptionnelle, avait mobilisé des productrices venues des dix régions du Cameroun, avec l’accompagnement du système des Nations Unies.
Mais dans la nuit du 16 au 17 décembre 2025, le site a été entièrement détruit. Selon Marie Mbala Biloa, l’intervention s’est déroulée en présence d’autorités municipales et des forces de sécurité.
La présidente affirme avoir été violemment brutalisée, malgré un état de santé déjà fragile. Elle souffre aujourd’hui d’un bras et d’un pied fracturés, témoignant de l’ampleur des violences subies lors de l’opération.
Traînée au sol, dénudée en public selon son récit, elle dit avoir été humiliée et blessée sous les yeux des commerçantes.
Son fils, venu à son secours, a été interpellé et placé en détention, accusé d’avoir porté atteinte à un agent des forces de l’ordre.
Elle dénonce également la destruction d’infrastructures construites à crédit, pour un montant estimé à plusieurs dizaines de millions de francs CFA, et l’interruption brutale d’une foire qui devait s’achever le 20 décembre, avec une cérémonie de distinction prévue pour les participantes.
Christine Nicole, Bayam Sallam : « On nous enlève le droit de travailler et de nourrir nos enfants »

Commerçante et mère de sept enfants, Christine Nicole décrit les conséquences immédiates de cette opération sur les petites vendeuses. Elle affirme avoir perdu l’ensemble de ses marchandises ( manioc, noix de palme, produits vivriers) représentant plusieurs dizaines de milliers de francs CFA, soit l’unique source de revenus de sa famille.
Selon elle, de nombreuses Bayam avaient été précédemment déguerpies du marché public, avec des coûts de comptoirs et de taxes jugés inaccessibles pour des femmes en situation de précarité.
Faute de moyens, elles se seraient installées sur le site de la foire, avec l’accord de l’association et sur la base de documents légaux, notamment un bail authentique datant de 2018.
Christine Nicole s’interroge ouvertement :
Un marché public peut-il devenir la propriété d’un individu ? Peut-on contraindre des citoyens à vendre exclusivement dans un site déterminé ?
Elle dénonce des violences, des arrestations arbitraires et la détention de plusieurs personnes pour des motifs liés au non-paiement de taxes, malgré la présence de plus de cent commerçantes sur le site au moment des faits.
Au-delà de la destruction matérielle, cet événement met en lumière un malaise profond : celui de la précarité des femmes de l’économie informelle, du dialogue rompu entre autorités locales et initiatives communautaires, et de la vulnérabilité des projets sociaux pourtant soutenus par des partenaires institutionnels.
Pendant ce temps, des centaines de femmes venues de toutes les régions du pays se retrouvent sans marchandises, sans ressources et sans perspectives immédiates, alors que leur principale responsable est hospitalisée avec des fractures au bras et au pied, symbole d’une violence qui dépasse le simple cadre administratif.
Denise Ebelle







































